Photo et journalisme
Réserve de biodiversité consacrée par l’Unesco, la Camargue est un territoire qui se vit autant qu’il se contemple et se mange.
Ce paysage unique, façonné par l’homme au fil des siècles, a su dompter les éléments, développer une agriculture très diversifiée et cohabiter avec des milieux d’une étonnante richesse…
Rencontre avec Magali Saumade, une éleveuse prise au vif d’une passion familiale pour le taureau de Camargue, également présidente de la chambre d’agriculture du Gard.
Entretien et photos pour la revue « Jour de Fête ».
Un énième coup de fil interrompt notre conversation. À l’autre bout, un élu régional et maire d’une petite commune cévenole fait part à Magali Saumade des conséquences fâcheuses d’un drame familial, survenu quelques jours plus tôt. Le suicide d’un éleveur de chèvres, déjà dur à encaisser, a été suivi sans discernement d’un courrier de l’administration qui explique à sa veuve que l’aide à laquelle pouvait prétendre l’exploitation agricole est finalement revue à la baisse. « Ce genre de situations m’exaspère et je me demande dans quel monde on vit pour en arriver à traiter les gens comme ça », souffle Magali.
Avant d’être l’éleveuse de taureaux de Camargue en bio qu’on vient voir dans sa vaste manade près des Saintes-Maries-de-la-Mer, cette femme de conviction est présidente de la chambre d’agriculture du Gard. Depuis 2019, elle n’a plus cinq minutes à elle et doit se plier à l’exercice de la représentation officielle. « Ce n’était pas une vocation : je ne suis pas viticultrice, je n’étais pas particulièrement syndiquée et en plus, je suis une femme ! », résume la patronne des agriculteurs. Mais chez les Saumade, on a le goût des autres, une grande idée du collectif et, en ce qui concerne l’éleveuse, « je ne sais pas dire non ».
« Jeter l’opprobre sur l’agriculture en général m’énerve car il faut toujours regarder la réalité dans le détail. »
Son oncle et parrain Gérard Saumade fut une personnalité politique de l’Hérault, député et président du conseil départemental, et son père Claude, après une première vie passée dans la vigne et l’élevage ovin près du pic Saint-Loup à Saint-Mathieu-de-Tréviers, fut de ces éleveurs de renom qui ont donné de grands taureaux -les bious d’Or- à la tradition encore vivace des courses camarguaises.
« La Camargue, c’était un rêve pour lui, et j’ai grandi au milieu des taureaux », glisse l’héritière dont le compagnon, Thierry Ferrand, est lui-même un ancien raseteur qui a marqué son époque. Le rêve se poursuit aujourd’hui avec lui et son fils, Emmanuel, au bord du Petit Rhône. Le rêve et le travail. Leur propriété, domaine de la Grande Abbaye, compte une grosse centaine d’hectares, anciennement dévolus aux grandes cultures, avant le virage de l’élevage de taureaux et la création d’un cheptel de bœufs Angus. « On a arrêté les céréales pour deux raisons : la baisse du revenu et la complexité des itinéraires techniques. Or quand tu ne gagnes plus ta vie et que tu es face à des impasses, il vaut mieux arrêter », explique l’agricultrice qui ne perd jamais l’occasion de
renvoyer à leurs études toutes sortes d’experts de Paris et Bruxelles. « Je viens de lire un nouveau rapport sur l’intensification de l’agriculture qui serait à l’origine de la disparition des oiseaux en Europe, et ce genre de lecture me met toujours les nerfs en pelote. De quelle agriculture parle-t-on ? Sûrement pas de celle du Gard ou de la Camargue, où on compte une grande diversité de pratiques et de paysages. Ici les agriculteurs sont à près de 30% en bio et les circuits courts dominent, ce ne sont donc certainement pas eux qui éradiquent les haies et font disparaître les oiseaux. Jeter l’opprobre sur l’agriculture en général m’énerve car il faut toujours regarder la réalité dans le détail. » Puis la voilà qui cogne à nouveau sur une synthèse de la Cour des comptes qui recommande de moins financer le secteur bovin tout en réduisant le cheptel au niveau national : « Ces gens ont à mon avis d’autres choses à faire que de se pencher sur l’agriculture avec leurs arguments lunaires ! »
Un petit tour en 4×4 sur les terres salines de Magali. S’y rendre à pied serait, comment dire, risqué.
Magali Saumade nous convie à un petit tour en 4×4 au milieu de ses taureaux. La voiture, ou le cheval, seuls moyens de rendre visite à ces quadrupèdes qui aiment plus que tout qu’on les laisse pâturer tranquillement. Le coup de corne n’est jamais loin pour qui s’aventure hasardeusement sur leurs terres, mieux vaut le réserver au sable des arènes. Ce caractère sauvage de la Camargue est sans doute ce qui fait le plus vibrer l’éleveuse. Le taureau est un animal totémique et aussi endémique que le cheval Camargue. Fait pour la course, sa valorisation en boucherie a relevé longtemps d’un usage local assez discret, avant que l’AOC, acquise en 1996 puis l’AOP (européenne), en 2001, offrent un débouché plus ambitieux. Le cahier des charges est parmi les meilleurs d’Europe : plus de six mois passés à l’air libre en zone humide, un hectare et demi de parcours par individu. C’est aussi le minimum requis pour en faire les seules bêtes sauvages objets de jeux taurins où elles se confrontent à l’homme. Ne pas confondre avec la corrida toutefois, car dans les arènes, les vrais héros sont les taureaux, pour lesquels on dresse des mausolées lorsqu’ils ont fini paisiblement leurs vieux jours auréolés de succès.
« Quand nous sommes arrivés, il n’y avait plus de haies ni de faune à part les canards, c’était l’époque des grandes cultures conduites au laser. Aujourd’hui on réentend les grenouilles, des couples de cygnes noirs s’installent et des familles d’oiseaux très variées viennent trouver le gîte le couvert toute l’année. »
Dans le delta rhodanien, façonné depuis des siècles par l’homme, les milieux regorgent d’une belle biodiversité.
L’entretien des prairies, l’irrigation en eau douce des parcelles qui contiennent la salinité des milieux et le travail de gardian prennent du temps. « Le retour de la biodiversité, ajoute Magali au milieu des petits étangs enchanteurs de son domaine, fut un chantier de plus de vingt ans. Quand nous sommes arrivés, il n’y avait plus de haies ni de faune à part les canards, c’était l’époque des grandes cultures conduites au laser. Aujourd’hui on réentend les grenouilles, des couples de cygnes noirs s’installent et des familles d’oiseaux très variées viennent trouver le gîte le couvert toute l’année. »
Magali Saumade sait que les enjeux agricoles et écologiques sont multiples en Camargue. « On est confrontés à des problèmes d’un genre nouveau. Le changement climatique, la problématique de la gestion de l’eau, l’avenir de la riziculture, le temps infini qu’on passe dans nos bureaux plutôt que sur nos terres, c’est déjà quelque chose. Mais je pense aussi à ce phénomène qui prend de l’ampleur : ces investisseurs étrangers à l’agriculture qui, sous prétexte de racheter à bon compte des droits à polluer, acquièrent à tour de bras des centaines d’hectares dont ils ne font rien, dans le seul but de créer du déficit fiscal et de récupérer des taxes carbone. Si on passait moins de temps à stigmatiser les agriculteurs et qu’on s’attaquait aux vrais problèmes, il y aurait sans doute moins de tensions dans le métier. » Derrière l’éleveuse, la militante du monde agricole gardois et camarguais n’est jamais loin.
Ce contenu est protégé.